Une agriculture aux abois
C’est la rage au ventre que l’on voit les paysans en colère déverser sur leurs champs des millions de litres de lait, alors que dans le même temps, de par le monde, des populations entières crient famine.
Ce fut le même profond écœurement que l’on a ressenti lors de l’élimination massive de bestiaux consécutive à la maladie de la « vache folle », ou encore de millions de volailles suite à la crise de la dioxine, sans oublier par ailleurs l’usage abusif et dangereux d’anabolisants pour l’engraissement du bétail, pour nous en tenir aux seules spéculations animales.
Car il en est de même des spéculations végétales, des fruits et des légumes dont la production est de plus en plus banalisée, standardisée, uniformisée. Se souvient-on notamment de toutes ces primes européennes octroyées à nos horticulteurs pour l’arrachage de nos vergers aux espèces diverses d’arbres fruitiers qui ont disparus ?
Ces quelques exemples sont, hélas, loin d’être exhaustifs des maux dont souffre l’agriculture aujourd’hui.
Tout cela est le résultat de comportements irresponsables, dictés par la recherche éperdue du profit, que condamne l’opinion publique dans son ensemble.
Mais avec le déversement du lait sur les champs, un tabou a été transgressé. C’est l’horreur économique !
Comment se peut-il que l’on en soit arrivé là !
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Me reviennent à l’esprit les paroles qu’avaient prononcées le Président de la République française, Charles de Gaulle, arrivé au pouvoir dans les années qui ont donné naissance aux Communautés européennes. Confronté à la mise en œuvre d’un traité international – celui du Traité de Rome qui, en 1958, a créé le Marché commun - qu’à priori il estimait contraire aux intérêts légitimes de la France (il pratiqua tout un temps la politique de la « chaise vide » refusant à la France de s’asseoir à la table du Conseil européen), Charles de Gaulle finit par s’en accommoder à la condition que fut mise en œuvre une politique agricole commune.
C’est d’ailleurs à l’instigation et sur l’insistance de la France que fut créée la première politique commune européenne – la PAC – liant les Six Etats membres de la Communauté économique européenne – la CEE.
La vision qu’en avait Charles de Gaulle était d’assurer, par le biais de cette politique, une vie décente aux agriculteurs afin de leur rendre leur dignité d’homme ; leurs conditions d’existence étant devenues des plus précaires : les campagnes françaises se vidaient de leurs habitants qui allaient grossir sans cesse les populations urbaines.
Avec la PAC, cet exode rural a été enrayé ou, tout cas, fortement réduit. Mais, dans le même temps, l’on a assisté à un envahissement progressif des zones rurales par des citadins, qui ont procédé au rachat de terres agricoles pour y demeurer, souvent à titre de résidence secondaire.
Tant soit peu, un certain équilibre et une compréhension réciproque de leurs intérêts se sont noués entre populations rurales et urbaines, mais voici, qu’à la faveur de la crise actuelle, tout risque de basculer dans un sens irrémédiable où le cadre et la qualité de vie de nos agriculteurs vont disparaître pour des raisons essentiellement d’ordre économique.
Est-ce pensable qu’il faille payer un tel tribut sur l’autel de la seule économie de marché ?
« Le tout au marché », est-ce admissible lorsque l’on voit les effets les plus pervers auxquels nous a conduit cette soumission aux lois aveugles du marché qui régissent le monde d’aujourd’hui ?
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Pour faire court, demain, – mais cela a déjà bien commencé -, ce seront les grandes multinationales de l’industrie agroalimentaire qui, à l’instar de ce qui se passe aux Etats-Unis et en Amérique du Sud, vont exploiter les terres agricoles, voire les racheter, en lieu et place des petits et moyens exploitants agricoles.
L’agriculture européenne, héritière d’un mode de vie et de gestion qui a permis l’éclosion d’une très grande diversité de productions de grande qualité, est la gardienne d’un patrimoine qu’il faut préserver, coûte que coûte !
La politique agricole est à ce prix : elle doit être régulée autrement que par les seules lois du marché.
La Commission européenne mène, à cet égard, une politique ultra-libérale visant à démanteler les instruments de régulation de la PAC, notamment par une politique visant, à terme, la levée des quotas de production de lait (prévue en 2015), ce qui ne fera qu’encourager la surproduction à l’origine de l’effondrement des prix du lait alors que, dans le même temps, l’on constate des augmentations des prix du lait à la distribution ! A tout le moins, comme on le voit, les intérêts des producteurs et des consommateurs se rejoignent !
Le citoyen doit être conscient que le maintien d’une agriculture à échelle humaine, respectueuse du cadre de vie et de l’environnement, représente un coût : celui de ne pas se laisser aller à consommer des produits agricoles à des prix qui mettent en péril les agriculteurs eux-mêmes.
La guerre des prix et la concurrence effrénée pour des produits toujours moins chers sur nos marchés conduisent inexorablement à un appauvrissement de leur qualité.
Devons-nous sacrifier nos propres agriculteurs pour permettre la distribution massive par les multinationales de l’agroalimentaire et les grandes surfaces de produits, à prix faibles, mais de moindre qualité ?
Devons-nous accepter que notre cadre et notre qualité de vie soient mis à mal au bénéfice d’une mise aux normes européennes d’une agriculture de plus en plus capitalistique qui broie les petits et moyens exploitants qui ne peuvent plus faire face, ou très difficilement, aux lourds investissements que ces normes engendrent ?
A nos dirigeants politiques et à la Commission européenne de se ressaisir et de ne pas se laisser phagocyter par les puissants lobbies qui les conseillent en haut lieu, très éloignés qu’ils sont des intérêts et des revendications qui s’expriment à la base au niveau des citoyens, qu’ils soient producteurs ou consommateurs, et qui sont aussi, faut-il le rappeler, des électeurs.
A force de ne pas être suffisamment à leur écoute, ceux-ci, aux dernières élections européennes de juin 2009, se sont détournés massivement de l’Europe, ou se sont manifestés par des votes hostiles exprimant le rejet de l’idée européenne.
Voilà où nous en sommes, au point que les formations politiques au Parlement européen nouvellement élu, favorables à l’intégration européenne, vont devoir resserrer les rangs et faire front aux nombreux députés eurosceptiques de tout bord qui, au sein même du Parlement européen, sont bien décidés à en découdre avec les institutions communautaires.
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Revenant à notre propos initial sur le devenir de notre agriculture et les maux dont elle souffre, je conclurai par ce passage extrait d’un merveilleux ouvrage consacré aux paysans de l’Ardèche, de Jean Carrière, lorsqu’il écrit, en 1976, « …regardez-les bien : l’orgueil des nations les a condamnés à mort. Ils ne sont plus rentables, ils ne sont d’aucun profit pour la société industrielle. Ils embarrassent une certaine idée de « progrès », de « mutation », de « marche en avant ». S’ils survivent, ce sera sous la forme des Indiens dans une réserve – une curiosité ethnologique. Observez bien leurs gestes, dictés par la nécessité la plus rigoureuse ; vous ne les verrez plus que singés par des imposteurs ou pastichés par des nostalgiques. Quelle terrible mutilation pour tout le monde ».
C’est le même sentiment qui m’a envahi lorsque, durant cet été chaud de 2009, en vacances dans cette belle et douce région rurale de la Botte du Hainaut et du Namurois, avec pour localités des noms de villages qui vous font chaud le cœur : Vergnies, Renlies, Froidchapelle, Cerfontaine, Soumoy, Senzeilles,…j’ai visité les nombreuses fermes qui s’y trouvent, bu de leur bon lait onctueux, apprécié leur beurre savoureux au goût de noisettes, et dégusté de délicieux fromages fabriqués au lait cru … qui disparaîtront à jamais si, au nom du sacro-saint principe de la loi de l’offre et de la demande, nous refusons de leur venir en aide.
Avec l’agriculture traditionnelle qui est à ce point malmenée, c’est tout un modèle européen de société qui est en train de basculer sous nos pieds.
Est-ce de la nostalgie pour un retour passéiste à la vie de nos aïeux ?
Pas du tout : il s’agit bien d’une exigence de vie pour un monde où la liberté individuelle et la démocratie aient encore quelque raison d’être face à l’oppression d’une économie et d’un monde globalisés.
Raoul Piérard,
UEF-Belgique,
Responsable de la section de Mons
October 4, 2009
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