Regards croisés sur l’Europe des débuts et d’aujourd’hui
Intervention de Jacques-René RABIER devant la Commission consultative des Affaires européennes de la commune d’Etterbeek, le 22 septembre 2011
Je remercie la Commune d’Etterbeek et sa Commission des Affaires européennes d’avoir pris l’initiative de cette réunion, dont le sujet est de pleine actualité. Je ne pense pas qu’il y ait d’autres communes, à Bruxelles et peut-être en Belgique, qui ait constitué une Commission des Affaires européennes. Etterbeek est donc, si vous me permettez l’expression, « une commune… à féliciter »
Je n’ai pas l’intention de vous infliger une conférence, au sens académique de ce mot, mais de vous livrer un témoignage sur « le projet de l’Europe », ou du moins sur son origine dans notre histoire contemporaine : le témoignage d’un « Eurodinosaure », une espèce en voie d’extinction… Je ne remonterai pas au vieux rêve d’une « Europe unie », dont on trouve la trace tout au long de l’histoire de notre contient, depuis le XIVème siècle jusqu’à l’entre –deux- guerres, au temps de la Société des Nations (Voir Denis de ROUGEMONT : « Vingt-huit siècles d’Europe », Payot, Paris, 1961).
Mon témoignage portera sur la période dont j’ai été le témoin –et très modestement l’acteur associé- à un moment de l’histoire où, pour reprendre les mots que j’ai entendus, vers 1953, dans l’intervention d’un Parlementaire belge, Roger Motz, dans l’hémicycle de l’Assemblée de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier – qui n’était pas encore devenue le Parlement européen- : « Nous sortons enfin du royaume des nuées » (Jean MONNET : « Les Etats-Unis d’Europe ont commencé », Robert Laffont, Paris, p. 34).
Si nous sortions du « royaume des nuées » (ou avions le sentiment d’en sortir), c’est parce que, trois ans plus tôt, le 9 mai 1950, il y avait eu un acte politique majeur, dont je fus le témoin : la Déclaration dite « Déclaration Schuman » parce que c’est le Ministre des Affaires étrangères de la France, Robert Schuman, qui eut le courage d’en assumer la responsabilité politique. Un mot de précision à ce sujet. La vérité historique conduit à reconnaître sans l’ombre d’un doute que cette Déclaration, qui est à l’origine de tous les développements ultérieurs jusqu’à nos jours, a été préparée dans le plus grand secret, (le Ministre Schuman en étant évidemment tenu informé), tout au long des mois de mars et d’avril 50, par Jean Monnet et quelques proches collaborateurs. J’étais moi-même directeur du cabinet de Jean Monnet, au Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement ; je ne participais pas directement à l’élaboration du projet de Déclaration, mais j’étais tenu informé et même parfois consulté (C’est ainsi que, consulté par Monnet, je lui suggérais de faire appel au Professeur Paul Reuter pour la mise au point de certains aspects juridiques du projet). Le 9 mai 50, j’étais présent dans le Salon de l’Horloge du « Quai d’Orsay », lorsque Schuman, au nom du Gouvernement français, (et déjà officieusement informé de l’accord du Chancelier Adenauer), présenta son projet à la presse : « la Bombe Schuman », comme allait titrer, le lendemain, un quotidien parisien (Sur l’origine et la préparation de la Déclaration du 9 mai 50 et notamment sur la rédaction des neuf versions successives, dont la dernière fut remise à Schuman le 6 mai, voir l’ouvrage « monumental » de la Fondation « Jean Monnet pour l’Europe » : « Un changement d’espérance », Lausanne, 2000).
Je voudrais insister sur un point important – et parfois oublié – au sujet de cette Déclaration Schuman. Bien que le contenu fut «économico-technique : organiser les marchés du charbon et de l’acier sous une Autorité commune, l’objectif explicite était incontestablement politique. Qu’il me suffise de rappeler quelques passages de cette Déclaration :
« La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent ».
« La contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques (…). L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre ».
« L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes – créant d’abord une solidarité de fait ».
« Par la mise en commun de productions de base et l’institution d’une Haute Autorité nouvelle, dont les décisions lieront la France, l’Allemagne et les pays qui y adhéreront, cette proposition réalisera les premières assises concrètes d’une Fédération européenne indispensable à la préservation de la paix ».
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9 mai 1950 : Schuman-Monnet (ou chronologiquement Monnet-Schuman), c’était effectivement faire sortir l’union des Etats et des peuples de l’Europe du « royaume des nuées ». Aujourd’hui, en sommes-nous réellement sortis ? Oui et non…
Nous avons une expérience qu’il ne faut pas sous-estimer :
- vingt-sept Etats membres, comptant quelque 500 millions d’habitants,
- un espace de libre circulation entre ces pays,
- un grand marché,
- une monnaie commune entre dix-sept des Etats membres,
- des institutions communes, et notamment un Parlement élu au suffrage universel direct.
Et cependant, l’Europe est en crise : il suffit de lire les journaux, d’écouter la radio ou de regarder la télévision pour s’en convaincre. Il ne m’appartient pas, dans cette réunion, de détailler les divers aspects de cette crise :
- désaccords fréquents entres les « Vingt-sept »,
- faiblesse des institutions : qui parle au nom de l’Union – et avec quelle autorité ?
- les citoyens se sentent-ils effectivement représentés au Parlement européen ?
Ce qui manque, me semble-t-il, c’est un projet pour l’Europe, un projet pour les dix ou quinze prochaines années. « Sans vision, les peuples meurent », disait le Prophète Isaïe… Prenons garde !
Je suis frappé par la confusion du langage au sujet de l’Europe et de l’Union, confusion qui reflète l’insuffisance de la réflexion politique, et aussi – j’ose le dire – le manque de courage de beaucoup de dirigeants et de citoyens. Où sont les Jean Monnet, les Robert Schuman, les Adenauer, les De Gasperi, les Paul-Henri Spaak ?
J’ai retrouvé récemment un mot de Jean Monnet que je me permets de soumettre à vos méditations d’aujourd’hui et de demain, quelles que soient vos orientations politiques personnelles :
« Tout est possible dans les moments exceptionnels, à condition que l’on soit prêt, que l’on ait un projet clair à l’instant où tout est confus » (Jean MONNET : « Mémoires », Fayard, Paris, 1976, p.167).
N’est-ce pas d’actualité ?
Où en est, aujourd’hui, l’Union européenne… que l’on osait, autrefois, appeler « Communauté » ? La presse, la radio, la télévision sont remplies d’informations alarmantes : La Grèce, la crise, l’euro, l’avenir même de l’Union…
Je me garderai bien de faire parler Monnet à ce sujet : j’ai trop de respect pour sa mémoire…
Je voudrais seulement rappeler quelques enseignements que l’on peut tirer de son œuvre. J’en retiendrai quatre :
1- Ne jamais se laisser aller au découragement, quelles que soient la gravité de la situation et la confusion des esprits.
2- Choisir son projet et son moment compte tenu des circonstances et notamment des situations de crise, alors que tout le monde ou presque cherche des solutions provisoires aux problèmes (ou des camouflages).
3- Les camouflages sont parfois involontaires, mais, le plus souvent, ils tentent de cacher, sous le voile du vocabulaire, l’imprécision de la pensée. Un exemple : on parle de « gouvernance économique » ou – mieux – de « gouvernement économique ». Qu’est-ce qu’une gouvernance, et même un gouvernement limité à l’économie ? « Mal nommer un objet, écrivit Albert Camus, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Les contributeurs ne manquent pas, en ce moment de l’histoire de l’Europe… Monnet s’est toujours méfié des faux-semblants. Peut-être parce qu’il était né à Cognac et qu’il avait le goût et le respect des « appellations contrôlées »…
4- Ne poursuivre qu’un seul objectif à la fois. Ce serait donc, en ce moment, le sauvetage de l’euro, en renforçant les liens entre les dix-sept Etats membres de cette « coopération renforcée », mais aussi en montrant clairement que cet objectif ne constitue qu’une étape vers la Fédération européenne déjà mentionnée, comme nous l’avons rappelé, dans la Déclaration Monnet-Schuman du 9 mai 1950.
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« Fédération européenne », « Etats-Unis d’Europe » : Monnet a utilisé les deux expressions. Je me garderai de relancer, ici, ce soir, une querelle de vocabulaire, mais je constate qu’au fond de la crise (à supposer que nous soyons…au fond), qui frappe actuellement la construction européenne, l’idée réapparaît avec force, dans plusieurs de nos pays, en Allemagne, en France, en Belgique, en Italie, dans des milieux politiques différents.
Reste à lancer le débat, un grand débat démocratique, dans la perspective de l’élection du Parlement européen en 2014, dans nos pays, nos régions, nos communes, nos partis politiques et, bien sûr, avec les candidats au Parlement européen, (ou aux élections nationales)…
Rappelons-nous le Préambule du Traité de Lisbonne du 13 décembre 2007. Les Chefs d’Etat signataires se déclarent : « Résolus à poursuivre le processus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe ».
A nous, à vous, citoyens et citoyennes, de prendre au sérieux cette « résolution »…
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Je pourrais m’arrêter là , mais je voudrais citer encore Jean Monnet, en rappelant les toutes dernières lignes de ses « Mémoires » :
« Ceux qui ne veulent pas rien entreprendre parce qu’ils ne sont pas assurés que les choses iront comme ils l’ont arrêté par avance se condamnent à l’immobilité. (…) C’est jour après jour qu’il faut ouvrir son chemin, l’essentiel est d’avoir un objectif assez clair pour ne pas le perdre de vue ».
Jacques-René RABIER
October 20, 2011
Posted in: News UEF






One Response
Bravo Jacques-René !
Tu as l’art de rappeler l’azimut qu’il faut viser et la détermination intelligente et perspicace qui doit nous habiter pour l’atteindre.
Très amicalement,
Philippe
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